Faut-il pieusement tout attribuer à Dieu, ou bien se reconnaître la gloire de ses propres efforts?
Présenter ainsi la question suppose une dualité au sein-même de l’homme, oblige de choisir entre la conscience orgueilleuse de son existence et la nullité décourageante de ses efforts face à un Maitre Tout-Puissant.
Notre paracha, Ekev, offre la solution de ce problème, pour peu qu’on se donne la peine d’une lecture attentive. Le verset "tu diras en ton cœur: c’est ma force et la puissance de mon bras qui m’a fait cette réussite" (8,17) est-il péjoratif? Doit-on au contraire le prendre comme une injonction, un encouragement? Il faut pour cela étudier le contexte où apparait ce verset. Il s’agit du commandement des actions de grâce après le repas, le "birkat hamazone", que la Thora lie à l’installation en Eretz-Israël: "Car l’Eternel ton Dieu t’amène vers un bon pays, un pays de rivières, de sources et d’eaux souterraines dans la plaine et la montagne, un pays de blé et d’orge, de vigne de figue et de grenade, un pays d’olive à huile et de miel…tu mangeras et seras rassasié, et tu rendras grâce à l’Eternel ton Dieu pour le bon pays qu’Il t’a donné" (8,7-10). "Tu rendras grâce" est une mitzva, "tu mangeras et seras rassasié" en est-il une?
Rien dans la syntaxe biblique ne permet de distinguer entre un commandement et un simple futur. Ce sont les versets 12-14 qui permettent de trancher: "De crainte que tu ne manges à satiété…ton cœur se gonfleras et tu oublieras l’Eternel ton Dieu". Donc, manger et se rassasier n’est ni bon ni mauvais, ce n’est qu’un moyen, et tout dépend de la conséquence: l’orgueil ou la gratitude. De même, l’affirmation: "c’est ma force et la puissance de mon bras qui m’a fait réussir" (verset 17), exprime une vérité qui sera jugée par sa conséquence, qui est: "Tu te souviendras de l’Eternel ton Dieu, qui est Celui qui te donne la force de réussir". La fierté de la réussite n’est donc pas en rivalité avec la reconnaissance de l’action du Créateur, elle est au contraire, une collaboration.
A nouveau c’est le détail du texte qui renforce le message. Le verset aurait du dire: c’est ma force et la puissance de mon bras qui m’ont fait réussir". Or, c’est le singulier qui est employé à la place du pluriel: "qui m’a fait réussir". Cela semble vouloir dire que c’est un singulier, Dieu, qui est porteur des deux attributs, de la force et la puissance.
C’est dans cet ordre d’idées qu’il faut interpréter le récit donné par Moise dans la paracha, de la brisure des tables de la Loi et leur remplacement par les deuxièmes tables (chapitre 10). En effet, les premières tables étaient l’œuvre exclusive de Dieu, et représentaient une Thora inaccessible à l’homme. Les deuxièmes, façonnées par les mains de Moise et gravées par Dieu, expriment la nécessité de la participation de celui qui reçoit la parole, à l’élaboration de celle-ci. Alors que dans le mythe grec, la dimension prométhéenne est une victoire des mortels contre les dieux, qui d’ailleurs s’en vengent, la prophétie hébraïque présente ce qu’on peut appeler la sympathie du Créateur pour sa créature, exprimée dans le Midrach qui montre Dieu offrant des silex au premier homme, pour qu’il produise le premier feu.
Le message qui ressort de notre paracha est donc un refus de la passivité dans l’histoire, et l’engagement dans l’aventure humaine.
Source : www.ravsharki.org