Une visite officielle d'un haut responsable syrien au Liban, l'événement est de taille puisque cela faisait trois ans que cela ne s'était pas passé. Mais le contentieux entre les deux pays est beaucoup plus ancien. La Syrie ne reconnaît pas jusqu'à aujourd'hui la souveraineté du Liban. Damas n'a en effet jamais accepté l'indépendance de ce pays, qu'elle considère toujours comme faisant historiquement partie de son territoire national.
Après la Première Guerre Mondiale et le démantèlement de l'Empire Ottoman, et selon les Accords Sykes-Picot de 1916, la France avait reçu un Mandat de la Société des Nations sur le Liban et la Syrie, alors que les Britanniques s'étaient vus confier le Mandat sur la Palestine (les deux rives du Jourdain à ce moment-là). En 1920, la France créait le "Grand Liban", avec plus ou moins ses frontières actuelles, sous domination chrétienne (Maronites), mais dans l'opposition farouche des nationalistes arabes qui rêvaient eux d'une "Grande Syrie", englobant la Syrie, le Liban et la Palestine. En 1941, les Britanniques occupaient le Liban et lui facilitèrent l'accession à l'indépendance en 1943. Depuis, la Syrie, devenue indépendante la même année, n'a cessé de montrer ses velléités hégémoniques sur le Pays du Cèdre: il n'y a jamais eu d'ambassade syrienne à Beyrouth - ni libanaise à Damas - les troupes syriennes ont occupé le Liban jusqu'en 2005, la politique libanaise s'est toujours décidée à Damas, et de nombreux opposants libanais à la Syrie ont trouvé la mort dans des "conditions mystérieuses".
Lors du dernier Sommet des Pays Méditerranéens à Paris, le président syrien Bachar El-Assad, invité d'honneur, a dû se résigner à faire un geste en direction de Nicolas Sarkozy: après un entretien avec Michel Sleimane, ce dernier évoquait pour la première fois l'idée d'un "échange d'ambassadeurs entre la Syrie et le Liban". Après la récente solution de la longue crise institutionnelle libanaise qui a vu l'élection d'un président pro-syrien et la mainmise du Hezbollah sur les affaires de l'Etat, la Syrie pouvait désormais faire un geste en direction d'une Beyrouth "pacifiée": le ministre syrien des Affaires étrangères, Walid Al-Mouallem, a été reçu ce lundi en grande pompe dans la capitale libanaise. Cette visite doit officiellement "paver la route vers l'établissement de relations diplomatiques entre les deux pays".
Après avoir été accueilli à l'aéroport par son homologue, Faouzi Salloukh, le ministre syrien s'est rendu au palais présidentiel pour être chaleureusement reçu par le nouveau président Michel Sleimane. Selon une agence d'informations libanaise, le ministre syrien des Affaires étrangères était porteur d'une invitation officielle faite au président Sleimane de se rendre à Damas, ce qui constituerait une première dans l'histoire des relations mouvementées entre les deux pays.
Lors de la conférence de presse faite après ses entretiens, Walid Al-Mouallem a cependant tenu à "refroidir" un peu l'enthousiasme provoqué au Liban (et en Occident) par cette visite peu commune: "Nous voulons aller de l'avant dans l'établissement de relations normales entre nos deux pays, mais cela nécessitera encore d'autres rencontres de ce genre." Il y a un mois, Bachar El-Assad lui-même avait tenu à poser les conditions d'une "normalisation": "Si le nouveau gouvernement libanais se montre prêt à améliorer les relations avec la Syrie, nous pourrons envisager l'établissement de la première ambassade syrienne à Beyrouth". Ce qui laisse la porte ouverte à toutes les options.
Les relations entre le Liban et la Syrie s'étaient nettement tendues depuis l'assassinat en 2005 de l'ancien Premier ministre libanais Rafik Al-Hariri, attentat qui portait la marque des services secrets syriens. La Syrie s'est toujours fermement opposée à la constitution prévue d'un Tribunal Pénal au Liban chargé de faire toute la lumière sur ce crime, et il n'est pas exclu que les actuelles tentatives diplomatiques syriennes envers Israël et le Liban ne soient pas en réalité une tactique destinée à éloigner pour Damas le spectre d'une mise en accusation pour crime d'Etat, et de faire sortir la Syrie de son isolement international.
Cette visite constitue certes un fait nouveau dans les relations entre les deux pays, mais on est encore loin d'une acceptation par la Syrie d'une réelle indépendance du Liban, qui passerait entre autres par la fixation définitive d'une frontière entre les deux pays.